Les stars du ballon rond et les grands patrons gagnent
presque les mêmes salaires. Il est pourtant mieux vu de toucher 100 millions
d’euros par an quand on est footballeur que quand on est PDG.
Quoi de commun entre les footballeurs et les PDG ? Pas
grand-chose si ce n’est le salaire. Au bas de l’échelle, on voit bien, sans
avoir besoin de mobiliser de lourdes statistiques, que l’entrepreneur
individuel soumis à la faillite n’a pas un sort bien différent du footballeur
professionnel à la limite de l’amateur, qui est durement exposé au chômage. Les
deux ont souvent du mal à joindre les deux bouts.
Mais c’est
surtout en haut de l’échelle que la similitude est frappante. Il suffit de
consulter rapidement internet pour le voir: les champions du ballon rond touchent
jusqu’à 21 millions d’euros par an, une somme proche de celle perçue
par les patrons du CAC 40.
Concurrence (im) parfaite
Carlos Ghosn,
au temps de sa splendeur, ne dépassait guère le Kylian Mbappé d’aujourd’hui. Il
en est de même au niveau international: Cristiano Ronaldo et Lionel Messi tournent autour de 100
millions d’euros par an, soit cinq à six fois plus que les patrons de Netflix ou d’Apple. On ne peut qu’être frappé par ces montants extravagants
quand on les compare par exemple au revenu mensuel moyen national, de l’ordre
de 25.000 euros.
L‘économiste
dira que l’évidence de la comparaison est sommaire et qu’il faut la raffiner.
Il ne portera pas de jugement moral sur les niveaux de rémunération, il
recherchera s’ils concourent à l’efficacité de l’économie, et pour cela,
examinera la manière dont ces revenus se forment, le fonctionnement des marchés
qui y conduisent.
Du côté des
footballeurs, l’économiste verra jouer un mécanisme, le fameux mercato. Un
système d’enchères non sans analogie avec celui qui régit la cote des peintres
ou la vente de biens immobiliers. Le bon footballeur remplit les stades, donc
les caisses de son club, qui en déduit le gain que son acquisition lui
procurera et donc le prix qu’il peut payer pour l’avoir.
Ajoutons qu’en
fixant cette enchère, il a une information quasi parfaite sur la qualité du
produit qu’il achète –le footballeur. Même le non-spécialiste, devant sa télé, voit
bien que Griezmann marque beaucoup de buts, fait de belles passes. En termes
d’analyse économique, il n’y a guère d’asymétrie d’information.
Finalement,
sous réserve de manœuvres du ressort de l’autorité de la concurrence, on n’est
pas loin, au moins en principe, d’une situation Pareto optimale, comme le disent les économistes,
représentant les vertus bien connues de la concurrence parfaite.
Rémunérations suspicieuses
Ces vertus ne
se retrouvent pas aussi clairement dans le marché des PDG, beaucoup plus
opaque. Les mécanismes qui régissent le fonctionnement, et donc le succès,
d’une équipe de football ne sont pas simples, mais ceux commandant celui des
entreprises sont autrement plus complexes.
L’opinion
publique, et même le milieu professionnel, mesurent moins bien la qualité de
leur gestion. Si elle est couronnée de succès, n’est-ce pas le résultat d’une
heureuse adéquation entre la personnalité du dirigeant et un vent porteur
extérieur ?
À l’inverse,
des résultats décevants ne signifient pas forcément des erreurs de gestion. Si
celui qui a connu une suite de succès se met à faillir et à enchaîner les
échecs pour des raisons difficiles à démêler sur l’instant (quand on a le plus
besoin de les discerner), avec le recul on pourra trouver les causes de
l’échec. Mais il sera trop tard. Sans oublier qu’un soupçon plane souvent sur
le mode de fixation des rémunérations : les intéressés ne sont-ils pas partie
prenante à la décision les concernant ?
Finalement, en
théorie au moins, l’économiste jugera plus favorablement le cas des
footballeurs. Il y trouvera davantage d’adhérence avec les principes
d’organisation qu’il prône pour assurer l’efficacité et l’optimalité de
l’économie de marché, et il sera plus circonspect sur le cas des PDG.
Le peuple et les élites
Est-ce pour ces
raisons que l’opinion publique, telle qu’on la perçoit dans les médias ou dans
les débats politiques, n’est guère émue par la rémunération des footballeurs
mais se trouve choquée par celles des PDG ?
On se scandalise sur les salaires excessifs de ces derniers, on
parle périodiquement d’en limiter le montant. Quant à ceux des footballeurs, on
s’en étonne toujours, on les envie peut-être, on est souvent proche de les
admirer au même titre que leurs exploits sportifs, mais personne n’a demandé de
les plafonner.
La France
a-t-elle la fibre de l’économie ? Il y a trop d’indices allant dans le sens contraire pour ne pas chercher une autre explication à
ces opinions différenciées sur les footballeurs et les PDG. Elle se trouve du
côté de la sociologie cette fois.
Les
footballeurs, au moins professionnels, viennent majoritairement des classes
défavorisées et peu d’entre eux ont dépassé le bac, à l’inverse des PDG. On
pourrait symboliser ces différences par des expressions vagues mais parlantes :
le peuple et les élites, l’école de la rue et les grandes écoles… Et c’est
sans doute dans ces termes –qui recouvrent surtout des différences dans les
origines sociales et dans les niveaux d’éducation– que se trouvent les
divergences d’appréciation de l’opinion publique, où les élites sont
minoritaires.
Sans aller plus
loin dans la vérification de cette hypothèse, une chose est à recommander : les
analyses tirées de l’économie –si on veut les appliquer au réel– sont à
compléter par le regard d’autres disciplines, comme la sociologie ou la
psychologie.
Slate fr