Espoir majeur contre une maladie neuromusculaire
d’origine génétique, le traitement vient d’être commercialisé aux États-Unis à
un prix invraisemblable.
Record mondial
battu : ce sera 2,125 millions de dollars l’injection unique, soit environ 1,9
million d’euros. La Food and Drug Administration (FDA) américaine venait à
peine, le 24 mai 2019, de donner son
autorisation de mise sur le marché que la multinationale
pharmaceutique suisse Novartis annonçait sa revendication de prix pour sa dernière
pépite de thérapie génique, le Zolgensma®.
Ce prix
délirant est fondé sur une avancée biologique majeure réalisée pour partie par
une équipe de recherche française dirigée par Martine
Barkats chez Généthon, une
structure créée grâce à l’énergie et au fruit des opérations caritatives de
l’AFM-Téléthon.
Novartis a
demandé une autorisation de mise sur le marché auprès de l’Agence européenne
des médicaments (EMA). La question se pose de savoir dans quelles conditions et
à quel prix ce nouveau médicament sera commercialisé en France et pris en
charge par la collectivité.
L’affaire du
Zolgensma® soulève de manière exemplaire les enjeux relatifs à
la fixation du prix des médicaments véritablement innovants, ainsi qu’au
partage des bénéfices. Ces sujets ne font habituellement l’objet d’aucune
communication officielle, même quand ils ne sont pas couverts par les règles
draconiennes protégeant les secrets industriels.
De la découverte au traitement
Les malades
concerné·es par l’arrivée possible du Zolgensma® souffrent d’amyotrophie spinale (SMA), une affection rare dont il
existe plusieurs formes. Toutes sont la conséquence d’une même mutation du gène
SMN1, qui dirige la synthèse d’une protéine indispensable à la survie de
certains neurones, les motoneurones.
La maladie
entraîne une atrophie des muscles des quatre membres et du tronc. Plus elle
survient tôt, plus le pronostic est sévère : dans les formes les plus précoces,
la durée de vie peut ne pas dépasser quelques mois à deux ans.
À l’échelle internationale, on estime que le nombre de personnes atteintes se situe entre une sur 6.000 et une sur 10.000 naissances. Quelque 120 nouveaux cas de SMA sont découverts chaque année en France, et on dénombre environ 1.500 malades vivants (es), tous types confondus.
Longtemps rangée dans
la catégorie des maladies dites orphelines, l’amyotrophie spinale a depuis deux
décennies fait l’objet de considérables avancées grâce aux progrès de la
génétique et l’identification en 1995 de l’anomalie génétique en cause, par
l’équipe de Judith Melki à l’hôpital Necker de Paris.
Pour traiter les
malades, il faut corriger le gène anormal des motoneurones pathologiques. Un
défi majeur pour les biologistes spécialisés (es), que sont parvenues à relever Martine Barkats et son équipe de Généthon.
La chercheuse
française a démontré qu’un vecteur dérivé d’un virus, l’AAV9, était capable de
franchir l’obstacle de la barrière hémato-encéphalique et d’atteindre les
motoneurones dans la moelle épinière. Cette découverte a fait l’objet d’un brevet déposé en 2007, suivi d’un article scientifique publié en 2009.
Toujours en ayant
recours à l’AAV9, Martine Barkats et ses collègues ont ensuite administré par
injection intraveineuse le vecteur porteur du gène corrigé chez des souris
malades porteuses de la mutation responsable de la SMA, ce qui a permis
d’augmenter notablement leur survie. Ces résultats prometteurs furent
publiés en 2011 et ont par ailleurs fait l’objet d’une
protection par un brevet.
C’est alors aux
États-Unis, via la jeune start-up de biotechnologie AveXis, que
l’on passa à l’étape suivante, en utilisant les résultats français dans un
premier essai clinique chez des bébés souffrant du type 1 de SMA –la forme la
plus grave.
En novembre 2017, une
publication scientifique rapportait dans le prestigieux New England Journal of
Medicine les premiers
résultats encourageants de cette thérapie génique.
Peu après, AveXis
signait avec Généthon un accord de licence portant sur les brevets de Martine
Barkats, qui prévoyait l’utilisation du vecteur AAV9-SMN1 et son administration
dans le système nerveux central humain pour le traitement de la SMA aux
États-Unis, en Europe et au Japon. AveXis obtenait ainsi les droits nécessaires
à la commercialisation de son produit, en attendant l’accord de la FDA.
En mai 2018, la
start-up AveXis était rachetée par la multinationale suisse Novartis
pour 8,7 milliards de dollars, soit 7,4 milliards d’euros.
Négociations secrètes
L’autorisation de la
FDA ayant désormais été publiée et le prix de vente faramineux souhaité par
AveXis / Novartis aux États-Unis ayant été annoncé, que va-t-il se passer ?
Après l’autorisation
de mise sur le marché, qui devrait être accordée par l’Agence européenne du
médicament avant la fin de l’année 2019, chaque pays entrera en négociation
avec Novartis.
En France, ces
discussions seront menées –dans le plus grand secret– au sein du Comité économique des produits de santé (CEPS).
Le fait que cette avancée thérapeutique majeure trouve son origine dans des
travaux menés en France est-il de nature à peser sur les tractations à venir ?
C’est fort peu vraisemblable.
«Certes, les travaux
fondamentaux financés depuis trente ans par l’AFM-Téléthon, suivis des
recherches novatrices de Martine Barkats, ont été essentiels, mais ils ont
aussi été complétés par les travaux d’AveXis et des accords ont été passés
quant à l’utilisation des brevets français, souligne Christian Cottet, directeur général de
l’AFM-Téléthon. Ces accords de licence
prévoient le versement de 4 millions d’euros à la signature puis des versements
échelonnés d’un total de 11 millions d’euros, au fur et à mesure des étapes de
développement, le tout associé à un pourcentage sur les ventes du médicament
aux États-Unis et en Europe. Ce qui correspond à des sommes de l’ordre de plusieurs
dizaines de millions d’euros sur la durée, que se partageront Généthon et la
recherche publique français (CNRS), co-propriétaires des brevets. Bien entendu,
ces sommes seront entièrement réinvesties dans de nouveaux programmes de
recherche, notamment pour des maladies rares, dans le respect de la vocation
non lucrative de Généthon.»
« Une grande hypocrisie
prévaut dans ce domaine, à commencer par la différence entre les prix publics
affichés et ceux en réalité pratiqués », Christian
Cottet, directeur général de l’AFM-Téléthon
On peut voir une forme
de paradoxe non dénué de perversité dans ce système, qui fait coïncider en
France des recherches en partie financées par la générosité publique, une
logique capitaliste pharmaceutique internationale et une prise en charge
médicamenteuse assurée par la solidarité nationale.
«À dire vrai, il faut bien
comprendre qu’une grande hypocrisie prévaut dans ce domaine, à commencer par la
différence entre les prix publics affichés et ceux qui sont en réalité
pratiqués, reconnaît
Christian Cottet. La démonstration nous en est
notamment fournie avec le dossier du Spinraza® de la multinationale
pharmaceutique américaine Biogen, premier médicament à avoir
été autorisé dans la SMA.»
Le précédent du Spinraza®
Ce médicament,
véritable innovation thérapeutique changeant le destin des malades, avait
d’emblée été vendu par la firme à un prix battant des records. À près de 85.000
euros le flacon, avec six injections la première année et trois les années
suivantes, le traitement revient à environ 750.000 euros les douze premiers
mois, puis à 250.000 euros par an.
Cette revendication
abusive a retardé la mise à disposition du traitement pour certaines formes de
la maladie, le temps que les autorités de santé et la société parviennent à
s’accorder sur un prix –finalement officiellement fixé à 70.000 euros
l’injection, soit 420.000 euros pour l’année 1 et 210.000 euros pour les
suivantes.
En pratique, ce prix
catalogue ne correspondait pas au prix réel, du fait d’un encadrement de la
dépense conduisant à des remises annuelles concédées par la société en fonction
du nombre de malades traités (es).
«Ainsi, le prix réellement
perçu in fine par Biogen pour son Spinraza® est inférieur à celui
officiellement affiché,
confie Christian Cottet. Pour
autant, c’est en se comparant aux chiffres officiels de son concurrent que
Novartis a fixé le prix de son Zolgensma®, en arguant qu’il
permettait, en une seule injection, d’obtenir de bien meilleurs résultats à
moitié prix du traitement Spinraza® sur dix ans. Où l’on voit qu’à
l’évidence, l’absence entretenue de transparence est une cause majeure
d’inflation, même s’il faut cependant reconnaître que les coûts de production
du Zolgensma® sont bien supérieurs à ceux du Spinraza®.»
Avec le Spinraza®, l’affaire avait été jugée suffisamment grave, en
haut lieu, pour que la Haute autorité de santé (HAS) soit interrogée sur la
soutenabilité de cette dépense pour l’Assurance maladie. En décembre 2017,
l’institution avait publié un avis d’efficience particulièrement éclairant
quant aux impasses actuelles du système.
Selon la HAS,
l’affaire était autant économique que politique : «Cela pose la question de l’acceptabilité d’un tel niveau de
dépenses liées au seul coût du traitement, comparativement aux autres postes de
coûts déjà supportés par la collectivité, et par ailleurs de la soutenabilité
de ces dépenses.» De fait, pour financer la première année de
traitement de 1.500 malades au prix officiel, il aurait théoriquement fallu
verser plus de 600 millions d’euros à Biogen.
Qu’en sera-t-il avec
le Zolgensma®, et combien de temps l’opacité sur la réalité des
coûts et sur la fixation des prix va-t-elle durer ? L’affaire dépasse de loin
la SMA. Tout converge pour dire que si rien n’est fait, cette absence de
transparence inflationniste conduira à court terme à une restriction
progressive de l’accès des plus pauvres aux médicaments innovants, notamment en
cancérologie et pour les maladies rares.
On observe certes
quelques signaux encourageants. Ainsi la soixante-douzième assemblée annuelle
de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est-elle achevée, le 28 mai
dernier, par l’adoption d’une résolution sur le sujet le plus douloureux
de son ordre du jour : l’amélioration de la transparence des marchés de
médicaments, de vaccins et d’autres produits sanitaires.
«Les ONG voient dans ce vote
une victoire qui marque un tournant,
observe Le Monde. Bien qu’il n’ait pas de valeur juridique contraignante, le
document invite les États-membres de l’OMS à renforcer le partage public des
informations sur les prix réels payés par les gouvernements et les autres
acheteurs de produits de santé, et à améliorer la transparence sur les
déterminants de ces prix afin de faciliter l’accès aux traitements.»
Il ne sera pas
inintéressant d’observer, demain, comment la France mettra en pratique –ou non–
ce qu’elle a voté dans le cadre de l’OMS.
Slate fr