«Boris Johnson était prêt à suivre n’importe quelle stratégie pour prendre le pouvoir»

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Un Brexit dur plongerait-il l’Europe dans le chaos ? La défense française en pâtirait-elle ? Quelles menaces pèseraient alors sur l’Irlande ? L’analyse du docteur en géopolitique Frédéric Encel.

Que nous enseigne la séquence passée sur le Brexit à propos de Boris Johnson : est-il un fin stratège ou a-t-il complètement perdu le contrôle ?

Je pense que pour l’instant, Boris Johnson n’a pas fait montre de la plus simple responsabilité politique. Par définition, lorsqu’on parle de stratégie on parle de rationalité, d’intérêt bien compris, de mise en œuvre des moyens dont on dispose pour parvenir à un objectif précis. Or depuis la campagne du référendum, Johnson, qui à l’origine n’était pas nécessairement pour le Brexit, a démontré que pour prendre le pouvoir il était prêt à suivre n’importe quelle stratégie, c’est-à-dire… à ne pas en développer une de cohérente ! La manière dont il est parvenu au pouvoir illustre cela de façon éclatante, ainsi que la manière dont il gère ce pouvoir depuis. Un peu comme si l’ego et l’hubris étaient ses seules variables de prise de décision. C’est d’autant plus grave que ça traduit une sorte d’exception dans l’histoire politique de l’Angleterre, qui est marquée par un niveau de conscience exceptionnellement élevé. Les Britanniques nous avaient habitués depuis très longtemps à des personnalités politiques très rationnelles et Johnson est aux antipodes de la tradition politique et institutionnelle du pays.

Les conditions de son arrivée au pouvoir sont elles aussi particulières…

Oui, ce sont des conditions totalement démocratiques mais démocratiques au sens où les institutions britanniques permettent cette arrivée au pouvoir, mais au fond il n’a été élu que par quelques dizaines de milliers de personnes et dans un cadre ultra-partisan. Tout cela est lié à un problème institutionnel majeur qu’il faudra bien régler et qui le sera certainement. Il faut rappeler que jamais ce cas de figure ne s’était présenté : une initiative référendaire (certes constitutionnelle mais traditionnellement non prioritaire par rapport aux votes des représentants de la nation) dont le résultat fut la conséquence d’un nombre incalculable de mensonges et de fake news, y compris de la part de Boris Johnson. Et puis, ensuite, l’incapacité de la Chambre à se mettre d’accord sur les conditions du Brexit. C’est un cas de figure unique.

Le peuple et ses représentants semblent toujours autant divisés. Un récent sondage pour le Telegraph donnait 54% de la population pour un Brexit «par tous les moyens». Malgré ses agissements, Johnson aurait donc encore une certaine marge de manœuvre ?

C’est le comble de la situation. Aujourd’hui la grande majorité du peuple ne veut pas procéder à un nouveau vote, même ceux qui étaient contre le Brexit. Et au regard de leur très haut niveau de conscience démocratique, on comprend cela très bien. On ne peut pas organiser un nouveau vote parce que le résultat déplaît. Et c’est aussi cela qui explique ce sondage qui en effet, au bout du compte, sert Johnson.

Pensez-vous alors que des élections anticipées lui seraient favorables ?

Sur son action et son programme, si tant est qu’il en ait un, il perdrait sans doute les élections dans n’importe quel autre pays. Mais ce qui complexifie encore plus la situation, c’est que face à lui il n’y a presque personne. Jeremy Corbyn est une sorte de Neil Kinnock bis, chef d’une gauche quasi extrémiste dont les Britanniques n’ont jamais voulu. Sur le Brexit lui-même Corbyn est très fluctuant, ne s’y étant longtemps opposé que du bout des lèvres. Donc oui, à coup de coalitions partisanes, Johnson pourrait trouver un ou plusieurs alliés et remporter les élections. Et ce malgré ses nombreuses incohérences. Les gens oublient vite, vous savez…

On nous annonce souvent le chaos mais que doit-on réellement attendre d’un éventuel Brexit dur, sans deal ?

Pour des pays aussi développés que le Royaume-Uni et ceux de l’ouest de l’Europe, on ne peut pas parler de chaos. Les mots ont un sens. Le chaos existe en ce moment dans d’autres régions du monde et c’est tout autre chose ! Il pourra y avoir de provisoires difficultés infrastructurelles et d’approvisionnement ici ou là, et sans aucun doute un coût budgétaire très important pour l’Angleterre. Mais tout dépendra aussi de la politique américaine vis-à-vis de Londres. Trump, qui est le nouvel «ami» de Johnson, peut organiser une sortie fracassante avec un accord de libre-échange et des prêts généreux.

La France en subira-t-elle aussi les conséquences ?

Oui, politiquement cet épisode est extrêmement négatif pour l’Europe et la France. Je pense même que cela doit inciter notre pays à conserver précieusement son appareil industriel de défense. En Europe, la France et le Royaume-Uni constituent des puissances globales, notamment sur le plan militaire. Et puisque cette alliance risque désormais de se déliter, l’outil de défense français peut être menacé, surtout avec la volonté intégratrice actuelle. Il y a donc un risque accru que la France s’affaiblisse et devienne orpheline d’une vraie souveraineté de défense, qui plus est avec le départ des Britanniques.

Le risque est donc de voir la défense française faire face à une volonté de l’Union européenne de l’incorporer ?

Avec surtout une volonté allemande en fait, parce que sur le plan économique, démographique et peut-être un jour politique, je ne vois pas d’autres puissances qui pourraient tenter de jouer un rôle géopolitique majeur devant la France. Sans l’équilibre que permettait la présence du Royaume-Uni, ce genre de question doit être posé.

En suivant votre logique, on pourrait alors considérer que la prochaine étape importante après le Brexit sera l’élection de 2021 en Allemagne ?

Oui, tout à fait. Les conséquences de cette élection seront primordiales pour l’avenir de la France et de sa souveraineté.

Un Brexit dur qui se passe finalement sans trop de heurts pourrait-il renforcer les partisans du Frexit ?

Je n’en suis pas convaincu parce qu’au fond, à peu près personne n’est d’accord avec l’idée d’une sortie de l’UE, sauf à l’extrême gauche –mais cette famille est marginale et sait ne pas pouvoir devenir une force de gouvernement– et dans une partie de l’extrême droite, mais une partie seulement ; car l’ex-FN n’a jamais réussi à se positionner de manière claire sur l’euro, d’où le départ de Florian Philippot. Marine Le Pen ne s’est jamais risquée à se positionner pour quitter l’euro parce qu’elle sait très bien que la grande majorité des Français ne le souhaite pas. Et c’est vrai a fortiori pour le Frexit qui n’est défendu que par une toute petite minorité de personnalités politiques. J’ai le sentiment que, de plus en plus, les extrêmes droites européennes, et notamment ouest-européennes (qui ont changé de logiciel par rapport aux extrêmes droites des années 1930), ont renoncé à exiger des Brexit locaux pour mieux changer l’Europe de l’intérieur. C’est-à-dire d’éloigner certes tout spectre d’Europe fédérale mais de conserver néanmoins tout ce qui, sur le plan économique, fait la puissance de l’Europe et de chacun de ses États. Il faut aussi avoir en tête que l’extrême droite française, avec par exemple Marion Maréchal-Le Pen, tente de créer un grand pôle des droites conservatrices en France, et sera donc obligée de mettre de l’eau dans son vin sur la question de l’Europe.
Les conséquences à venir du Brexit sont donc plutôt à surveiller du côté géopolitique que sur des questions de politique intérieure ?
C’est cela, avec tout de même une nuance à l’est, où l’on est le plus défiant vis-à-vis du projet européen et où ça risque d’ouvrir une boîte de Pandore sur la simple possibilité de sortir. Il existe un risque du côté des mouvements ultra-nationalistes est-européens mais pas à court terme, parce qu’ils ne sont pas prêts à se passer des fonds structurels de l’Europe. Pour l’instant, on est sur une rhétorique agressive mais un fond prudent. À court terme à l’est se poseront d’autres questions plus urgentes, notamment la question russe.

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Il y a un point d’achoppement qui agace particulièrement l’Union européenne, c’est le problème de la frontière irlandaise. Régler ce point permettrait-il d’éviter un Brexit dur ?
Pour l’Irlande en tout cas, il existe une réelle menace d’un retour à une forme de chaos, et cette fois-ci le mot serait bien choisi. Les accords de paix sont très récents et donc fragiles, et les poussées nationalistes n’aident pas. Sur le plan purement économique, on peut toujours s’arranger, même en rétablissant une frontière : tout cela relève de la négociation. Mais c’est beaucoup moins évident pour le politique, l’identitaire. Là encore, il faut penser aux signaux qui seront alors envoyés selon la façon dont l’Europe traite la question irlandaise, et qui peuvent être très négatifs à l’encontre des nations en voie de démocratisation, au Maghreb par exemple. Un signal négatif également envoyé à la Chine qui pourra alors imaginer détricoter l’Europe tranquillement, en usant d’outils purement économiques. Ce qui va se passer à la frontière irlandaise va constituer un test géopolitique très important dont les conséquences risquent d’être planétaires. Imaginez un rétablissement de la frontière avec des bunkers des deux côtés… Il s’agira d’évaluer la capacité qu’ont les États démocratiques à s’entendre en dépassant leurs querelles économiques. Tout l’enjeu est là et c’est fondamental.

Slate fr

Entretien avec Frédéric Encel, docteur en géopolitique de l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris VIII, maître de conférences à Sciences Po Paris et à la Paris School of Business, lauréat du grand prix de la Société de Géographie. Auteur de nombreux ouvrages dont Mon dictionnaire géopolitique.

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